Le Café des Vallées

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Les vœux de fraternité d’Assa Traoré

mediapart.png(Retrouvez cet article sur le site de Médiapart, ICI.)

Assa Traoré présente à toute la France ses vœux de fraternité. Comme à chaque nouvel an, Mediapart propose à un-e citoyen-ne d’être notre président de la République d’un soir, afin de rappeler que celle-ci nous appartient à toutes et tous. Cette année, la sœur aînée d’Adama Traoré, décédé en juillet 2016 dans les locaux d’une gendarmerie, appelle à « une justice juste pour tous et des droits égaux pour tous ».


La République nous appartient, sans distinction d’origine, d’apparence et de croyance. Chaque année depuis 2010, Mediapart demande donc à un-e citoyen-ne de remplacer et de précéder le président en place dans l’exercice des vœux présidentiels. Cette année, c’est Assa Traoré, éducatrice spécialisée en prévention, âgée de 31 ans, qui nous offre ses vœux de fraternité. Elle succède dans cet exercice citoyen et mediapartien à Stéphane Hessel (vœux de résistance pour 2011), Moncef Marzouki (vœux d’espoir pour 2012), Édouard Martin (vœux de lutte pour 2013), Ariane Mnouchkine (vœux d’épopée pour 2014), François Morel (vœux de courage pour 2015) et Océanerosemarie (vœux de paix pour 2016).
Sœur aînée d’Adama Traoré, Assa Traoré est l’une des figures du collectif qui réclame la vérité et la justice sur la mort de ce jeune homme de Beaumont-sur-Oise dans les locaux de la gendarmerie de Persan, le 19 juillet 2016, dans des circonstances qui ne sont toujours pas éclaircies. Comme l’ont mis en évidence nos premières révélations (lire notamment les enquêtes de Faïza Zerouala : ici, là et là), l’affaire Traoré pose des questions essentielles sur la relation des pouvoirs publics, au premier chef de la police et de la justice, avec la population française, dans sa diversité, et plus particulièrement avec la jeunesse des quartiers populaires (lire ici l’article de Ludo Simbille sur les précédents). Mediapart a aussi rendu compte, par ses reportages, de l’émoi et de la mobilisation suscités par l’affaire Traoré (lire ici notre dernier article), ainsi que du récent procès fait à deux des frères d’Adama Traoré (lire ici et là). Toute l’équipe de Mediapart remercie vivement Assa Traoré de s’être prêtée à cet exercice citoyen avec autant de disponibilité que de générosité, pour des vœux en forme d’appel à l’engagement démocratique (lire ci-dessous le texte des vœux). Assa Traoré tient à remercier Beaumont-sur-Oise, Persan, Champagne-sur-Oise, Bernes-sur-Oise, Bruyères-sur-Oise, Mours, L’Isle-Adam, Parmain et toutes les villes de France. Elle a une pensée particulière pour le Mali, son autre pays de cœur, où est enterré son petit frère Adama. Elle ajoute qu’elle s’exprime au nom de toutes celles et tous ceux qui l’accompagnent dans son combat et auxquels elle dédie ses vœux collectifs : À toute ma belle et merveilleuse famille Traoré (Makan), Lassana mon bras droit, Mama, Koudje, Mamadou, Stéphane, Samba, Youssouf, Bagui, Cheikne, Tierno, Hatouma, Yacouba, Moussa et Alkama À Hawa, sœur jumelle de Adama À Oumou Traoré, à Hatouma Traoré, nos mamans À notre cher avocat, Maître Yassine Bouzrou À Noémie Saidi-Cottier À tous nos soutiens extérieurs À tous les médias qui relayent la vérité À tous les artistes qui se positionnent À Omar Sy, mon ministre du bonheur À mes community managers Selim Hoda, Lotfi, Adele, NnoMan, Massica, Rokia, Mariama… À Sihame Assbague et à tous les collectifs À mon ami Samir de Dammarie-les-Lys À mon ami Almamy Kanouté de Fresnes À toutes les familles de victimes À tous mes fidèles amis Pour suivre leur combat, le collectif La vérité pour Adama est sur Facebook, Twitter, Instagram et Snapchat. Le texte des vœux de fraternité d’Assa Traoré Chers concitoyennes, chers concitoyens, Je m’adresse à vous ce soir en tant que nouvelle présidente. Tout d’abord, je tiens à vous remercier et à vous féliciter pour votre choix. Je souhaite être la présidente d’un monde libre et juste. Je suis Assa Traoré, sœur d’Adama Traoré. En effet, 2016 fut l’année d’un deuil profond pour ma famille, à la suite de la mort d’Adama Traoré, mon petit frère. Adama, bel homme débordant d’espoirs, avec un avenir proche de la mort. Il est décédé le jour de son vingt-quatrième anniversaire, à la suite de son interpellation par les gendarmes. Il a rendu l’âme dans les locaux de la gendarmerie de Persan. Ces gendarmes ne l’ont pas aidé à vivre, mais l’ont aidé à mourir. Adama ne reviendra plus. Mais à travers son nom nous ferons une justice juste pour tous, des droits égaux pour tous. En redonnant du sens aux trois principes fondateurs de la République : liberté, égalité, fraternité. Liberté d’être soi, avant toute autre chose, et d’être digne. Quelles que soient son origine, son appartenance, son apparence, ses opinions, sa situation sociale... J’ai une pensée pour les personnes en situation de handicap, pour les personnes âgées, isolées, sans domicile fixe, les migrants, ces jeunes en quête d’avenir et cette classe moyenne en souffrance, ces agriculteurs oubliés. Je pense également à nos arrière-grands-parents qui ont soutenu l’effort de guerre, à nos grands-parents qui ont participé à la reconstruction, à nos parents, à nos frères et à nos sœurs que l’on appelle, aujourd’hui encore, de manière péjorative des immigrés. L’égalité pour l’accès à l’éducation, à la santé, au logement, à la justice… En France en 2016, 14 % de la population est considérée comme pauvre, plus de 6 millions de personnes sont demandeuses d’emploi… 2017 doit être l’année où l’État sera à l’écoute du peuple, l’année de tous les espoirs, mais ensemble ! La fraternité, l’objectif étant de développer la solidarité. Car, malgré mon réalisme face aux problèmes auxquels est confrontée la France, je reste enthousiaste sur les capacités du pays à rebondir et à évoluer collectivement. La première mission de cette nouvelle année sera de remplacer l’actuel ministre de l’Injustice par un véritable ministre de la Justice, et de mettre en place un nouveau secrétariat d’État à la sécurité des populations. L’indépendance de ces institutions sera assurée par la séparation stricte du pouvoir démocratique et populaire des syndicats de police. Mes chers compatriotes, j’imagine un gouvernement qui nous ressemble, composé de militants de l’égalité et des droits pour tous, qui vivent et résistent sur le terrain… Il apparaît important d’expliquer pourquoi nous en sommes venus à me confier ces responsabilités. Mon frère Adama n’est pas le premier mort asphyxié par les représentants de l’ordre. Il accompagne tragiquement Lamine Dieng, mort en 2007, Hakim Ajimi, en 2008, pour ne citer qu’eux. D’autres sont décédés dans l’indifférence, sous les balles ou les grenades, comme Rémi Fraisse. Ils s’ajoutent à une longue liste. Je tiens à rendre hommage à toutes les familles de victimes dans le désespoir, en quête de justice et de vérité. Transformons ce désespoir en espoir, pour une lutte digne et forte. Les quartiers populaires souffrent de cette indifférence depuis plusieurs années. L’année 2016 a été une année charnière dans l’expression des violences et des crimes d’État qui a révélé à notre peuple bien des vérités. La première de ces vérités, c’est que les quartiers populaires de France ont été pendant des décennies la scène des violences d’État. Nombreuses sont les victimes à jamais mutilées dans leur chair et leur esprit. Que la France cesse d’oublier les Dom-Tom, qui subissent des violences policières croissantes. La seconde vérité, c’est que la Cinquième République est à bout de souffle. Les violences d’État ont cette année largement débordé des quartiers populaires, ont pris place dans les centres-villes et dans les campagnes. Les victimes des violences physiques commises par l’État ne se trouvent plus uniquement dans les quartiers. Paris, Nantes, mais aussi les ZAD comme celles de Sivens ou de Notre-Dame-des-Landes, ont vu couler le sang des manifestants, à coups de flash-balls, de grenades, de gaz lacrymogènes et de matraques. À chaque fois, ces violences physiques d’État se sont ajoutées à des dénis de démocratie : projet pharaonique imposé à des populations ici, ou 49-3 utilisé pour la sixième fois depuis 2012, la dernière fois au lendemain de la mort de mon petit-frère Adama… Notre humanité, nos valeurs de dignité, de justice et d’égalité doivent nous pousser, ensemble, à remplacer cet état d’urgence et de violence par un État de droit. Adama Traoré, décédé par asphyxie, a fait l’objet d’une pratique d’immobilisation interdite dans plusieurs pays, mais qui continue d’être autorisée en France. Mourir étouffé sous le poids de trois agents, dans le cadre d’un plaquage ventral. Cette technique policière reste fortement contestée, voire interdite dans certains pays, pour sa dangerosité. Une barbarie que la France doit interdire ! Nous ferons primer sur tous les cas de légitime défense invoqués par les syndicats policiers l’article 9 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : « Tout homme étant présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable, s’il est jugé indispensable de l’arrêter, toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s’assurer de sa personne doit être sévèrement réprimée par la loi. » Ma première décision, en tant que présidente depuis bientôt cinq minutes, est de rendre Beaumont-sur-Oise capitale du monde libre, avec à sa tête un maire proche de ses habitants. Pour conclure, chères concitoyennes, chers concitoyens, je vous encourage tous à participer à la vie politique française, à vous exprimer, à vous mêler au débat démocratique. Car, en tant que présidente d’un monde libre, je veillerai à ce que les peuples soient réunis et marchent côte à côte. Au nom de la famille Traoré et des habitants de la nouvelle capitale, je tiens à vous assurer de notre soutien et de notre amour. Si nous tremblons d’indignation à chaque injustice, alors indignons-nous tous ensemble ! Justice et vérité pour Adama.
CafDv

Auteur: CafDv

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